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Chapi Montagne
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11 juin 2015

Sur les traces d'un grand alpiniste...

2015-06-11 16

Tête à Turpin: Voie Desmaison, ED-/III/A1+/6b/280m

Réalisé avec Philippe le 11 juin 2015,

PHOTOS

Bien que la Tête à Turpin soit un pilier immanquable sur la route de Thônes pour tous les annéciens qui partent skier à la Clusaz le weekend, je me demandais ce qu’un grand alpiniste comme René Desmaison avait bien pu trouver d’intéressant dans cette paroi, qui reste toute de même une simple falaise parmi d’autres. Hé bien, après 10 heures de grimpe à batailler entre les surplombs en suivant les indications d’un vieux topo écrit en mode « littérature » et les quelques informations glanées sur c2c, je peux dire que Desmaison a réussi l'exploit d'ouvrir une vraie voie montagne à moins de 1500m d’altitude!

Tout comme moi, Philippe n’a pas manqué d’imaginer grimper sur cette paroi et alors qu’il est en convalescence suite à sa fracture de la main, il fait la reconnaissance de la marche d’approche avec Eliott dans le dos au printemps. Cette première approche nous sert beaucoup lors du jour J. Partis à 8h00 de la voiture nous arrivons sans peine à trouver le départ de la voie en une petite heure.

Un peu plus en forme que lui niveau grimpe, je me lance dans la première longueur, un 6a en dièdre un peu terreux. Après quelques mètres, j’aperçois le premier piton. Philippe me dit « Si c’est un vieux, embrasse-le, c’est certainement Desmaison qu’il l’a posé ! ». C’est peut-être vrai, mais je ne tente pas ma chance avec le tétanos... Je finis dans le herbes folles et trouve par chance (ou instinct ?) le premier relai. Philippe me rejoint et poursuit la grimpe dans une longueur en 4 très très bucolique au point d’être un peu dangereuse : grimper sur les touffes d’herbes, c’est bon pour les chamois, pas pour les chamoniards… Je rejoins Philippe avec de la végétation entre les dents, puis enchaine sur une traversée en 4+ où il y a de bons pieds selon le topo. J’avance tout en cherchant un piton à côté d’une lunule qui doivent tout deux servir de relai sous un petit surplomb. Mais je ne trouve rien. Je poursuis toujours en traversée et les pas deviennent de plus en plus compliqués. Le hic est que je trouve toujours un piton tous les 4 ou 5 mètres ce qui m’encourage à poursuivre dans mon erreur, car il y a un moment que j’ai dépassé le relai. Je fais maintenant des pas en traversée qui fleurettent avec le 6a, mon dernier mouvement est un petit jeté sur réglette afin d’attraper ce qui me semble être le fameux piton accroché à lunule sous un surplomb. Mais quand j’arrive sur place, je réalise que je suis dans une autre voie. Bon, je pose un friend et je fais relai pour faire venir Philippe. Dès qu’il est à portée de voix, je lui dis de stopper et de chercher le bon relai. Après quelques hésitations, il fait relai sur un vieux piton. Un petit téléphérique (qui nous bouffe tout même du temps) et je reviens vers Philippe. Incertain, Philippe commence à grimper droit au-dessus sur un mur raide qui semble correspondre à la description du topo. Soulagement, il trouve quelques pitons bien placés pour progresser. C’est une petite longueur qui s’arrête juste sous la longueur normalement en 6b.

A mon tour de grimper. Le topo dit « traversée de quelques mètres à gauche sur pied difficile à protéger ». Humm… je confirme nous sommes dans la voie. Ayant pris les étriers « au cas où », j’en abuse abondamment dans cette longueur. Je m’arrête à ce qui semble être le sommet du dièdre comme décrit dans le topo. Mais c’est surtout parce que je viens de trouver le premier spit de la voie, ce qui est un gage de sécurité pour un relai. Philippe me rejoint et comprend vite l’intérêt d’un étrier dans cette longueur. Quand il me rejoint, je lui propose poliment de poursuivre en tête, la bataille au-dessus s’annonce difficile (6a/A1) et je sais qu’il a peu grimpé ces derniers temps. « Non, sauf si tu veux y aller » me répond-il.

Philippe râle, mais avance plutôt bien. Puis 6 mètres au-dessus de moi, il bute devant un passage raide sans protection. « Je mets un piton tête en bas » me dit-il. Humm… je me dis: tête en bas, ça sent le vol. Je le surveille alors attentivement quand il monte sur son piton. Mis à part la petite initiation au printemps à la grande jeanne, Philippe n’a jamais fait d’artif. Aujourd’hui, c’est l’épreuve du feu. Mais pas de coup de canon pour cette fois, le piton tient bon et Philippe poursuit vers un dièdre en ascendance à gauche. Une autre difficulté vient le malmener : un pas en libre non protégé. Il est en fait assez compliqué d’alterner la grimpe en libre et en artif. En artif, une fois passer le stress du point qui peut lâcher lorsque l’on met notre poids dessus, étonnement, on se sent en relative sécurité pendu sur une protection précaire. Il faut alors faire un effort moral assez important pour se sortir de cette situation, pourtant souvent misérable, pour avancer en libre vers une situation inconnue. « Attention, j’ai un pas de malade à faire devant moi » lance Philippe avec la plus grande sincérité. Il souffle, avance de quelques mètres et réussi à poser un friend. Bien joué ! Encore quelques mètres et il fait relai. Je rejoins Philippe.

Au-dessus, encore des surplombs à grimper. Je repars en tête avec le stress. Je monte 6 ou 7 mètres, puis bute devant un passage raide et compact avec un vieux piton rouillé à peine enfoncé dans la roche qui semble tenir en équilibre sur sa pointe par pure magie. Oupss…Je suis convaincu que ce piton va me lâcher entre les mains. « Philippe, il dit quoi le topo ? ». 7ème longueur : Traverser à gauche pendant 3 mètres; on a un piton pas très visible au même niveau. A gauche ??? Je suis parti à droite… Houlà, ça se complique… Grace à une fissure horizontale, je tente une traversée vers la gauche pour observer la paroi, je n’y vois rien d’évident… Bon, je reviens vers mon piton magique. Perdu pour perdu, il faut continuer. Heureusement, nous avons encore 5 pitons en poche, autant de Jokers pour s’en sortir. « Fais gaffe » je monte sur le piton magique, et il tient, incroyable ! Vite je prends un crochet que je pose sur une fracture de la paroi et transfert mon poids dessus. Je n’ai pas posé de dégaine sur le vieux piton, c’est inutile, il ne tiendra pas si je tombe. Encore un surplomb à passer. Je devine des prises en sortie, mais je suis trop loin. Je tente de poser un friend dans une vague fissure. Je monte dessus, et paf, ça lâche ! En une fraction de second, je me retrouve la tête en bas, pendu sur mon crochet ! Incroyable qu’il ai tenu ainsi. J’avais encore 4 bons mètres de chute en plus sans lui. Quand je reprends ma progression, j’ouvre les yeux et trouve un piton providentiel caché dans les herbes, juste à côté de mon crochet. Je m’en veux d’avoir raté ça, le surplomb passe tout de suite mieux en libre maintenant… Je trouve trois pitons, je fais relai.

Pendant que Philippe grimpe, j’observe la suite. Deux spits rouillés sont à 6 mètres au-dessus. C’est bizarre, cela ressemble à la description de la 7ème longueur. Quand Philippe me rejoint, je suis convaincu d’être dans la voie, quand j’aperçois un piton peu visible à notre gauche. Je propose de rester en tête, mais la réponse de Philippe est toujours la même : « Non, sauf si tu veux y aller ». Philippe a vraiment un gros moral. Il arrive rapidement sous les spits rouillés en alternant grimpe artif et grimpe libre. Dans une position d’équilibre précaire, il tente de passer une dégaine dans le premier spit. Mais stupeur, le mousqueton est trop gros pour passer dans l’anneau du spit! Là je suis convaincu qu’il va prendre un méchant vol… Il trouve par hasard un vieux bout de vis rouillée plantée dans la paroi, l’attrape entre deux doigts avec un cri de douleur, et de l’autre main vient chercher une autre dégaine plus fine. Les secondes sont des interminables, mais il tient bon et réussi son mouvement. Trop fort ! Le reste de cette longueur n’est pas plus simple : une traversée à gauche exposée qui me donne quelques sueurs même en second.

Encore, une petite longueur en 5c/A1. J’ai une pauvre vis rouillée en guise de point de progression avant de pouvoir espérer attraper les bonnes prises, mais je n’ai pas pris de cablé pour la cravater. Rrrhhhh… Philippe a la bonne idée: un nœud coulant avec une petite sangle. Je monte dessus, ça tient, mais je suis encore trop court pour accéder aux bonnes prises. Je sors à nouveau un crochet que je pose sur une petite réglette. Je monte dessus, et au moment où je commence à attraper les prises, le crochet lâche : retour au sol... Je m’en veux car je savais que le crochet était mal posé. Déterminé, je repars immédiatement et je prends le temps de trouver la meilleure réglette pour mon crochet. Quelques pas en libre, et j’atteints la vire. Philippe me rejoint. En principe, les difficultés sont terminées. Il faut encore traverser à gauche sur une large vire pendant une longueur pour ensuite gravir un dièdre en 5 et atteindre la vire de sortie. Comme j’ai presque tout le matériel sur moi, je poursuis en tête et ajoute en plaisantant avant de partir « si je vais trop loin, tu me tires en arrière ». Mais quel andouille, omnibulé par ma traversée, je rate le dièdre et vient butter sur la fin de la vire devenue une raide pente d’herbes au-dessus de 200m de vide. Je suis obligé de planter un piton pour me sécuriser. Philippe ne me voyant plus avancé, vient à ma rencontre et trouve le dièdre de sortie en chemin. Il me crie de revenir, ce que je fais sans attendre…

19h00, nous sommes sortis de la voie. 10 heures à se battre dans cette paroi, c’est largement plus que nos prévisions. Je comprends maintenant pourquoi Desmaison a accepté de laisser son nom sur cette voie, car il fallait bien un esprit de montagnard pour s’en sortir. Bravo à Philippe pour le moral.  

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