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Chapi Montagne
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17 avril 2021

Reprise (pas) pépère.

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Les Droites : Couloir Lagarde direct, TD IV P3 4 M4+, 1000m 

PHOTOS (une grande partie est de Rémi)

Ces deux dernières années, je me suis essentiellement concentré sur la préparation et la validation du D.E. Escalade. Du coup, j’ai fait beaucoup moins d’alpinisme que les années précédentes, alors en guise de remise en jambe, je voulais grimper une goulotte ou face nord pépère. Mais quand je propose à Philippe quelques idées d’itinéraire, il me répond « on ne va pas grimper un truc qu’on peut descendre à ski ! ». OK, alors va pour un peu plus difficile. Je suis en bonne condition physique en ce moment donc cela devrait passer. Philippe n’a pas de souci de ce côté-là (il a de la marge niveau performance physique). Avec les conditions du moment le choix est assez restreint : pas de remontées mécaniques sur Cham, une limitation de déplacement à cause du covid, et des faces nord assez sèches. Dans le bassin d’argentière, seul le couloir Lagarde aux droites semble être faisable (selon des informations qui passent sous le manteau). Nous décidons de tenter.

Nous prenons tous les deux congé pour l’après-midi du vendredi afin de monter tranquillement au refuge d’argentière. Ouf ! j’ai échappé à l’enchaînement parking-sommet-parking à la journée. Je suis même étonné que Philippe n’ait même pas évoqué l’idée. C’est vrai, il n’y a que 2800 mètres de dénivelé, une broutille ! Je vais donc pouvoir m’acclimater un peu au refuge avant de gravir les 1000 mètres du couloir Lagarde.

Quand nous arrivons au parking des Grands Montets, c’est la surprise : il y a plein de skieurs sur les pistes. C’est essentiellement les clubs avec des moniteurs et des stages de l’ENSA. Il nous vient l’idée d’essayer de se faufiler dans une benne en expliquant que nous sommes des professionnels en entraînement « maintien de compétences », mais nous arrivons trop tard. Les cabines sont déjà à l’arrêt.

14h00, nous chaussons donc nos plus beaux skis de randonnée pour rejoindre le refuge à 2700 m d’altitude. Il y a d’autres randonneurs qui profitent du fait que la piste de la Pierre à Ric soit encore praticable jusqu’en bas. Nous doublons bon nombre d’entre eux malgré nos gros sacs. Nous rejoignions la gare téléphérique de Lognan en une heure (soit une moyenne 750 mD+/h, c’est un bon rythme « proba »). Au passage, nous avons rattrapé deux jeunes alpinistes, Rémi et Jayson, qui vont également grimper le couloir Lagarde. La seconde partie de la montée vers le refuge est moins efficace. C’est une longue remontée du glacier d’Argentière. Nous en profitons pour scruter les faces nord du bassin d’argentière : arête des Grands Montets, aiguille verte, les droites, les courtes, que de belles voies, mais toutes sèches…

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Nous arrivons au refuge vers 17h30. Nous sommes installés dans le local d’hiver avec un « service minimum ». Pas de bois, pas de gamelle pour cuisiner, pas de couvert, dire qu’en Suisse en plus de tout cela, il y a de la nourriture en libre-service que l’on peut payer plus tard par virement. C’est un autre monde. Nous faisons connaissance avec Rémi et Jayson. Jayson est dessinateur 3D dans le domaine de la plasturgie. Rémi est moniteur de ski de fond l’hiver (aux confins) et aide-gardien de refuge l’été. Le courant passe bien entre nos deux cordées. La voie du lendemain devrait être sympa à quatre, en espérant qu’il n’y ait pas d’autres cordées qui s’annoncent d’ici la fin de soirée. Le refuge se remplit petit à petit (malgré le confinement). C’est principalement des skieurs : couloir en Y, NNE des courtes, col des cristaux. Me sentant fatigué, je vais me coucher tôt en prévision de la course du lendemain.

3h00, le réveil sonne. Un petit déjeuner, un peu de préparation et nous partons vers 4h00. Les jeunes nous ont devancés. Du coup, ils font la trace dans la neige fraîche jusqu’à la rimaye. Certains diront que c’est l’expérience des anciens qui parle, mais en fait, c’est juste parce que j’ai été lent à me préparer. Bref, on a bien profité de leur trace.

Il est 6h00 quand nous commençons à grimper. La rimaye passe bien mieux que prévu. Je suis étonné de ne voir aucune trace. Pourtant, plusieurs cordées sont passées dans le couloir ces derniers jours. Il a probablement neigé plus que prévu.

Philippe fait la première longueur (toujours derrière les deux jeunes), j’enchaîne sur la deuxième et ainsi de suite en alternance nous grimpons les goulottes sur 400 m. Il y a de supers conditions. La section en glace « 4 » est un régal : une belle ligne facile à grimper. Vers 8h00, le soleil (que l’on ne s’attendait pas à voir dans cette face) vient même nous réchauffer le dos. Pour une reprise de l’alpi en neige et glace, c’est vraiment très agréable.

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Puis nous arrivons aux pentes de neige. Le soleil a disparu et nous passons notre temps les mains dans la neige pour ancrer les piolets afin de sécuriser notre progression. Il fait entre -10 et -18 degrés. Les gants commencent à se rigidifier sous le gel, et les doigts à geler. Philippe prend le relais devant les jeunes fatigués d’avoir fait la trace dans une neige profonde pendant au moins 200 mètres. Merci ! Il reste au moins 300 mètres que Philippe va tracer seul (machiiiine !). Au bout de 800 m d’ascension, je commence à avoir un gros coup de mou. J’ai très froid et je viens d’avoir ma première onglée de la journée. Sur Wiki, la définition de l’onglée est « une conséquence douloureuse, mais bénigne du froid sur les extrémités des doigts. L'onglée est une affection présente chez les alpinistes ». Alors soit l’auteur de l’article n’est pas alpiniste, soit il a des gènes Inuits croisés avec des gènes d’ours polaire, parce que personnellement, cela me fait toujours « extrêmement mal ». Je regrette les petites sessions de grimpe sous le soleil du sud avec les camarades de promo. Pendant que je me plains sur mon propre sort, Philippe finit l’ascension des dernières longueurs de mixte avec une insolente audace, doublant les jeunes qui venait de buter sous une raide section.

17h30, je suis le dernier à arriver sur l’arrête des droites (toujours avec les mains congelées) et découvre avec stupeur que l’on ne peut pas descendre de l’autre côté. Le plan était de faire quelques rappels en face sud et de skier la voie normale des droites. Mais y a un hic ! Nous ne sommes pas au bon endroit. Rémi est déjà en ligne avec les secours espérant être hélitreuillé avant la tombée de la nuit. Mais le temps est couvert, il neige déjà depuis quelques heures. Malgré une visibilité correcte au sommet, le PGHM n’est pas très motivé à venir nous chercher, car c’est le brouillard en vallée. L’opérateur des secours commence à demander si nous sommes équipés pour passer la nuit sur l’arrête. Dans ma tête, je me dis déjà « c’est mort, ils ne viendront pas, il faut se débrouiller seul ». Philippe propose une traversée de l’arête, je dis non. Un énorme gendarme enneigé nous barre le chemin, c’est trop dangereux. Le temps passe, puis vers 18h00, j’encourage tout le monde à descendre. Pas question de mourir gelé sur l’arrête ou de passer des heures à chercher la bonne sortie en pleine nuit. L’option la plus sûre est la redescente par notre itinéraire de montée même si cela va être très très long…

Ce n’est pas la première situation d’urgence que je vis. Le mental reprend le contrôle sur le corps. Allez, on s’active : préparation du matériel pour la descente, pliage de cordes, j’essaie de scruter les bêtises des copains. J’annonce avec détermination « on fait des relais propres, même s’il faut laisser du matériel ». Jayson part le premier, suivi de Philippe, moi-même et Rémi. C’est bien. Nos deux jeunes camarades ont visiblement bien repris le moral. Puis, Philippe passe en premier pour installer relais à chaque fin de rappel. Je reste en troisième position en essayant de garder un peu de recul pour gérer au mieux la logistique. Nous avons deux cordes de rappel. Avec un peu de sens pratique, nous pouvons optimiser la descente. A notre grand désespoir, nous n’avons pas toujours la possibilité de faire des relais. Il est parfois nécessaire de faire de longue désescalade dans les pentes de neige.

Mes mains gèlent à nouveau. Ce n’est plus qu’un détail. Vers 20h00, le soleil se couche et le froid mordant de la montagne vient maintenant nous geler les orteils. Malgré la nuit, Philippe fait des miracles en repérage de « relais de fortune ». Il est bien secondé par Jayson qui montre un moral d’acier.

Mais viens un moment où, pas de chance, il n’y a rien pour faire un relais. Philippe a atterri près d’un rocher ultra compact et où il n’y a pas de glace ! Quand je le rejoins après Jayson, je perçois l’embarras de la situation. Tant pis, il faut poursuivre. Philippe commence à désescalader la pente de neige en dessous dans une nuit noire, et j’avoue, terrifiante. C’est une descente vers l’inconnu. Il se fait contre-assuré avec la deuxième corde de rappel par Jayson en espérant rejoindre une zone où il pourra fabriquer un relais. Pendant ce temps, je creuse la neige autour du rocher, mais zéro fissure et pas un début de commencement de glace. Philippe est en bout de corde et nous ne savons pas s’il a trouvé de quoi faire un relais. Soixante mètres plus bas, nous ne l’entendons pas et voyons à peine la lueur de sa frontale. Je dis à Jayson de relier la deuxième corde de rappel sur la corde rappel encore en place pour qu’il puisse descendre en sécurité. Puis je continue de chercher comment faire un relais. Toujours rien. J’appelle Rémi qui attend en haut du rappel supérieur pour qu’il descende à son tour et l’invite à poursuivre sur le deuxième. Je lui donne une seule consigne. Je vais désescalader la pente de neige avec la deuxième corde de rappel sur moi qui servira de « parachute ». Ainsi, si je glisse je n’atterrirai pas en bas de la paroi, mais pour cela il faut bon relais en bas, alors je lui dis « s’il n’y a pas de relais propre, vous gueuler NON pour que je descende en solo ». Pendant qu’il descend, j’envisage de faire un rappel sur un champignon de neige. Mais la neige me semble trop inconsistante. Autre option, faire un corps mort avec un ski, un bâton de ski, ou même mon thermos. N’est-ce pas Christophe Lafaille qui avait descendu la face sud de l’Annapurna en faisant des rappels sur des piquets de tente ? J’hésite. Philippe a visiblement réussi à descendre sans encombre et je n’entends les « NON ! NON ! NON ! » indiquant une situation précaire en bas. Alors, je commence à descendre tranquillement. Les mains enfoncées dans la neige avec les piolets regèlent à nouveau. Maintenant c’est la routine. Quand je rejoins mes camarades, je vois un bel Abalakov couplé avec deux belles broches à glace. Du solide ! Bien joué les gars.

Nous avons atteint le haut des goulottes de glace. C’est une bonne nouvelle, car il y a déjà plusieurs relais en place que nous avons utilisés lors de l’ascension. Par contre, des coulées de neige fraîche se retrouvent canalisées dans ces couloirs, et nous avons droit à quelques douches glaciales. Espérons qu’il n’y ait pas une avalanche plus grosse que les autres qui nous emporte...

Philippe qui ouvrait les rappels depuis le début de la descente a les mains gelées à force de confectionner les relais à mains nues. Jayson prend la suite. Je suis maintenant en dernière position. Les rappels s’enchaînent machinalement. Et enfin, je passe la rimaye presque par surprise. Je suis tellement surpris que je manque de peu de tomber dans le trou. Une roulade latérale in extrémis me permet d’éviter à gérer un souci de plus.

Il est 00h30. Nous avons mis 6h30 pour descendre 1000 mètres et il n’y a pas de blessé. Bravo les gars ! La tension diminue. Il nous reste encore un peu de ski sur le glacier avant de rejoindre la piste de la Pierre à Ric. J’ai quelques difficultés à me préparer. Mes chaussures sont congelées, je ne peux pas les serrer pour skier. Mes leashs sont dans le même état, je suis obligé de les couper pour libérer mes piolets. Je suis à deux doigts (congelés) d’en faire de même avec mes lanières de crampon.

Les quelques virages dans la neige poudreuse sur le glacier redonnent du plaisir à notre petite équipe. Rémi nous fait une belle godille. Je le sens revivre sur les skis. Il ne neige plus, le ciel est étoilé, et nous profitons de cette descente comme un cadeau de la nature après soirée riche en émotions. Certes, nous avons quelques orteils et doigts encore engourdis par le froid, mais dans quelques jours ce sera oublié. Par contre, nous avons tous partagé un moment d’aventure alpine qui restera gravé dans nos mémoires.    

Il est 3h00 quand nous arrivons au parking des Grands Montets après une dernière descente éprouvante sur la neige en béton armé de la Pierre à Ric. Moi qui voulais faire une reprise pépère de l’alpi, j’ai vite été remis dans le bain. Merci Philippe ! C’est totalement stupide, mais je préfère une aventure un peu piquante à une sortie sans saveur.

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