Pouce, le retour!
Aiguille du Pouce: voie des Français, TD+/6a/400m
Réalisé avec Youri le 29 juin 2015
Après 17 ans à ruminer le fiasco de ma tentative sur la voie des dalles, me voici de retour sur cette face sud du Pouce qui est restée gravée dans ma mémoire. Cette fois, j'aborde cette imposante face avec une expérience alpine bien plus étoffée et un compagnon, Youri, dont je suis sûr qu'il ne va pas flancher. Toutefois l'ascension s'annonce longue et nous avons mis toutes les chances de notre côté.
Ma première tentative de l’ascension du Pouce fut une vraie expédition. Nous étions six grimpeurs plus une randonneuse. Pour augmenter nos chances de réussite, nous avions décidé de camper près des lacs noirs. Mais le corolaire fut de porter de gros sacs pour transporter : tentes, duvet, popotes, et bouffe. A l’époque, le concept des équipements ultralight n’était pas très rependu, et surtout nous n’avions pas les moyens dans ce type de matos, si bien que, je me souviens avoir pris une grosse suée pour monter les 400 mètres de dénivelé depuis le téléphérique de l’index. Arrivés aux lacs noirs, nous avions tout naturellement préparé le campement. Un des camarades, Popo, déroula sa tente et réalisa avec stupeur qu’il n’avait pas la toile du toit dans le sac… Oups… Nous étions début juin, la neige était encore bien présente à cette altitude. Tout le monde rigolait devant le désarroi du pote. Quelques minutes plus tard, en aménageant ma tente, je retirais le duvet de son sac estampillé -100. Fabien qui m’avait prêté ce sac de couchage, m’avait dit « Pas de problème, prends un gros duvet, dans le coffre du grenier ». Mais en déroulant le sac de couchage, je me disais «Tiens il est vachement fin se duvet -100», puis j’aperçu l’étiquette : duvet +150 ! Ce duvet avait été rangé dans le mauvais sac, je n’avais pas eu la présence d’esprit de vérifier le contenu en prenant parmi les autres sacs. Bref, la nuit s’annonçait plutôt compliquée, et à mon tour, le groupe de copains de moquait bien de moi. Je dormis coincé entre deux filles, Lorraine et Clarisse dans une tente pour deux (mais rassurez-vous la nuit ne fut pas torride), pendant que les quatre autres, Popo, Eric, Petit Laurent, Max et Nat dormirent empilés dans une deuxième tente pour trois. Le lendemain, la tentative d’ascension fut dans le même esprit : du gros m’importe quoi ! Nous avions mis un temps infini à trouver le départ, puis à démarrer. Lorraine, gelée, avait abandonné avant même de commencer. J’avais pris la tête de la première cordée, mais dès les premières longueurs, la cordée de derrière n’arrivait pas à avancer. Je devais laisser une corde pour qu’ils passent. Puis, j’avais fini par me tromper dans l’itinéraire atterrissant dans du 6c au lieu du 5c prévu. Au final, nous avions fait demi-tour à un peu moins du quart de la voie des dalles. Une belle aventure entre potes, mais un gros fiasco.
Pour cette nouvelle tentative avec Youri, j’anticipe un peu mieux. Nos chances de boucler la course à la journée sont presque nulles. Je propose donc à Youri de monter des VTTs au sommet du télésiège de l’index. Petit hic en arrivant en haut de la Flègére, nous ne pouvons les monter qu’au sommet du t’télésiège de l’Index. La piste de VTT de l’Index n’existe plus et les télésièges ont été déséquipés pour le transport de vélo. Bon, c’est déjà ça…
La météo est belle. Il y a encore un peu de neige sur la marche d’approche, mais nous passons sans trop de difficultés avec nos petites chaussures de randonnée. Sur la première partie, nous doublons une cordée de trois alpino-randonneurs débutants dont le premier de cordée semble faire beaucoup d’efforts pour rester patient. Nous atteignons le col de l'Aiguille de la Glière vers 10h15. Nous y laissons un sac avec de l’eau, de la nourriture et les vêtements de rechange. Puis nous poursuivons par la descente du raide couloir SW. Il est totalement sec, donc aucun souci.
Rendu au pied du couloir, je profite des derniers névés pour descendre en glissade/ramasse pour aller plus vite. La face Sud du Pouce se dévoile enfin au-dessus de nos yeux… Wouha, c’est haut ! Je remonte le cône de neige dure pour atteindre le départ de la voie des Français. Il y a encore un semblant de trace dans lequel je place mes pas. Youri me rejoins au sommet du cône. Pendant qu’il se prépare, je décide d’aller repérer un peu le rocher. Machinalement, je prends mon piolet en main. Puis, je me dirige vers le trou entre le rocher et la neige, et ziiiip… Je pars en glissade vers le bas du cône…. In extrémis, je réussi à stopper la chute avec mon piolet Ultra-Light, pourtant pas vraiment prévu pour ce type de neige. Bon, je ne serais pas mort au bout de 30 mètres de glissade, mais certainement brulé et peut-être avec une cheville ou un genou en vrac…
11h, nous sommes prêts. J’attaque la grimpe. Les premiers mètres sont un peu humides, je passe avec précaution. Puis, je bifurque à gauche sur une dalle et fait relai assez rapidement (sans doute trop tôt). Youri me rejoint, content de ne plus avoir les pieds dans la neige. Je poursuis à gauche sur la dalle, en direction d’un dièdre, puis fait relai sous cinq mètres sous un surplomb. Quand Youri me rejoins, je repars en direction du surplomb au-dessus de moi et le contourne par la droite, mais je ne suis pas très convaincu de mon itinéraire, je ne vois aucune terrasse qui pourrait correspondre aux indications du topo. Sorti d’un dièdre un peu athlétique, je m’aperçois que je vais venir butter contre nouvelle barre des surplombs. « Humm… Il faut absolument que je traverse vers la droite ». Avec précaution, je traverse une section dans un renfoncement sur de petites prises de pieds, pour déboucher au milieu d’une dalle. D’ici, je découvre la terrasse du relai annoncée sur le topo, mais 5 bon mètres plus bas ! Rrrhhh… Péniblement j’arrive à mettre un friend dans un trou triangulaire, dont je doute fort qu’il tienne si je tombe. Quelques pas en désescalade sur la dalle et j’atteins, soulagé, le relai. Youri souffre aussi dans la traversée où je n’ai pu poser que des protections précaires, mais il réussit à me rejoindre sans flancher.
Je poursuis par la dalle au-dessus des terrasses, et rejoins le relai suivant sous un grand surplomb. Pendant Youri grimpe, j’observe la suite. Des sangles pendouillent dans le surplomb qui semble bien physique, mais je doute que les anciens aient pris cette variante. Je suis sûr qu’ils ont trouvé une astuce pour esquiver ce toit. Quand Youri m’a rejoint, je poursuis donc par une traversée trois mètres sur la droite, pour trouver un beau dièdre. Quelques pas assez fins, puis j’attiens une belle arête que j’utilise pour traverser à gauche et déboucher au-dessus des surplombs : une très belle section. La suite de la longueur est aussi très agréable. Je grimpe une fissure dans un rocher assez compacte mais heureusement peu raide. Youri apprécie comme mois cette longueur.
Nous arrivons au passage clef, un splendide dièdre lisse. J’adore ça ! Je le grimpe en un éclair, au point que je me dis qu’il est surcoté, puis fait relai sur la gauche à la sortie. Youri passe sans problème.
Puis, c’est la gaffe. Je pars à gauche au lieu de poursuivre sagement dans les dièdres de droite. Après une section raide et délicate à grimper, où malheureusement je trouve des pitons qui me confortent dans mon erreur, j’atteins un relai inconfortable en pleine dalle. Quand Youri me rejoins, il n’est pas tranquille, il a sans ressenti mes doutes. A gauche, il y a un vague dièdre bouché. J’y fais une tentative, mais rapidement, je vois que cela ne passe pas. La dalle au-dessus de nous est infranchissable, mais surtout, aucun piton en vue. La voie est visiblement dix mètres à droite dans les dièdres.
Avec un pendule, il me faut deux tentatives pour les rejoindre ces dièdres. Mais maintenant je suis 6 ou 7 en dessous de relai où se trouve Youri. Il faut que je grimpe les dièdres au-dessus de moi réduisant les protections pour éviter un trop grand tirage par la suite. Du coup, je me mets une pression négative qui entame significativement ma confiance. Bref, je tire sur tous les points. C’est seulement, 20 mètres plus haut que je commence à me détendre, mais j’ai perdu beaucoup de temps ici. Je m’arrête à un relai intermédiaire. Pour Youri, ce n’est pas non plus très agréables, obligé de penduler sur le brin que j’ai laissé libre. Encore une coute longueur en dièdre (dont la fin est un peu technique) et nous atteignons la longueur sous les grands surplombs.
Je poursuis dans le dièdre au-dessus du relai. La section est impressionnante avec l’énorme surplomb au-dessus de notre tête. Outre les nombreux pitons, je trouve un vieux coin de bois. Je suis toujours épaté de voir avoir quoi grimpaient les anciens. Gros courage. La traversée sous le surplomb est suréquipée (à ma plus grande joie !), quelques prises de pieds sont biens fines. Puis une section raide mais prisue me permet d’atteindre le relai. Youri n’est pas très confiant dans ce passage. Il tire au clou, comme moi. Je rate la super photo typique de la voie (A la maison, je m’apercevrai que Youri est flou…).
17h30. A priori nous avons fait le plus difficile. La longueur suivante passe d’abord par un surplomb, pas de problème pour moi, mais sur la fin, je rencontre une section en dalle déroutante et mal protégée/protégeable. Soit j’ai raté quelque chose, soit la cotation ne vaut pas 5c. Quand Youri me retrouve, il est du même avis.
La dalle suivante est facile, mais au bout de cette courte longueur, je fais relai sur des friends car je ne trouve pas le relai officiel. Nous sommes justes sous une section très raide avec de grosses fissures. Je fais une tentative de traversée vers la droite pour observer la suite, mais c’est encore plus dur de ce côté. De retour au relai, je tente de grimper droit au-dessus. Mais là aussi, c’est très difficile et le rocher est plein de lichens, ce n’est pas par là. Après plusieurs tentatives infructueuses (et une perte de temps non négligeable), je décide de revenir en arrière de quelques mètres pour tenter ma chance dans une dalle au-dessus d’un vague dièdre. Cette fois, j’ai de la chance. En traversant sur la gauche je trouve un piton salvateur et débouche dans un couloir un peu délité mais facile à grimper. Je fais relai sur un gros rocher, puis tire Youri, qui ne m’entend plus.
Nous passons en mode corde tendue pour le reste de la voie et atteignons enfin le sommet à 20h30 ! Le temps passe vite avec la grimpe, surtout quand je m’obstine dans mes erreurs d’itinéraire. Mais bon, ce n’est pas bien grave, nous avons encore une bonne heure de jour avant la nuit et cette fois nous avons des frontales.
Le parcours de l’arête Est ne présente pas de difficultés (suivez les cairns !). Nous retrouvons nos sacs au col de la Glière et profitons d’une pause pour grignoter un peu en admirant le coucher de soleil.
La descente est longue, nous nous y attendions. Les VTT nous permettent de sauver au moins une heure de marche et de faire quelques jolies figures acrobatiques quand la roue avant se coince dans les rochers. Youri gagne la Palme dans ce domaine avec un splendide salto avant digne des gymnastes les plus téméraires. En fait, la descente n’est pas vraiment prévue pour le VTT, le poids du sac de montagne et le peu de visibilité avec nos frontales ne nous ont pas beaucoup aidé. Enfin, nous arrivons au parking à 23h30. La journée fut bien remplie !
