Chapi Montagne

19 juillet 2016

Le renoncement

2016-07-11 14

Arête sud de la noire de Peuterey, TD/1100m/IV/5c

Réalisé entre le 8 et 11 juillet 2016 avec Farouk et Youri 

Voilà, je viens de rater les épreuves du probatoire de guide. Je n’avais pas beaucoup d’espoir de réussir. Le stage de préparation du CRET au printemps et les quelques sorties d’entraînement avec les copains m’ont fait comprendre que je suis loin de la condition physique nécessaire pour réussir ; sans compter que techniquement je suis déjà un peu juste… Malgré cela, je me sens assez en forme et en confiance pour proposer à Farouk et Youri de faire une belle course : l’arête sud de la noire de Peuterey. C’est cette impressionnante arête de 1100 mètres de dénivelé que l’on peut admirer lorsqu’on attend dans les bouchons du tunnel du Mont-Blanc côté italien. Il y a longtemps que je souhaitais gravir cette voie, mais il fallait être prêt, car l’engagement est sérieux dans cet itinéraire. Après la première pointe, il n’y a plus d’échappatoire, il faut sortir par le haut.

Raconter plus de 1000 mètres d’ascension serait fastidieux et assommant. Je vais donc me contenter de vous décrire les moments les clefs et les petites anecdotes de notre aventure.

Comme d’habitude, je retrouve Farouk et Youri le vendredi vers 17h sur le parking de Mr Bricolage de Saint Pierre. Je bourre toutes mes affaires dans la voiture de Youri et nous partons vers l’Italie. C’est sympa de se retrouver encore une fois tous les trois pour une belle sortie en montagne. Nous avons tout le temps de papoter sur la route pour resynchroniser les dernières nouvelles de famille, boulot et montagne. Après, 2 heures de route (dont une heure de bouchon au tunnel du Mont-Blanc) nous arrivons sur le village de Peuterey. Mais la petite bourgade italienne est complètement bloquée, c’est le festival celtique annuel du village ! Nous sommes obligés d’aller nous garer plus loin dans la vallée au parking du refuge Monzino. Sur place nous ne sommes pas les seuls à nous préparer. J’en profite pour aller à la pêche aux renseignements sur les conditions de course à la Noire. Après plusieurs tentatives, je tombe sur un guide français, Damien, qui part faire l’arête de l’Innominata avec un client. La grande question pour nous est de savoir si nous devons prendre les crampons. Il hésite aussi, appelle quelques collègues qui sont passées dans le coin récemment, puis finalement nous suggère de laisser nos enclumes dans le coffre. Cool, c’était notre intention, mais ça nous rassure. Damien nous demande si nous pouvons lui ramener sa voiture à Chamonix après notre course. « Bien sûr, mais tu sais on risque de mettre plus de temps que toi », je vois bien que ma réponse le surprend un peu.

Vers 19h40, nous prenons le sentier en direction du refuge de la Noire. Les sacs sont lourds. Nous avons pris tout le nécessaire pour bivouaquer 2 jours (voir un peu plus). La météo est bonne jusqu’au lundi après-midi. Nous avons donc un créneau confortable pour faire la boucle. Sur le chemin, nous passons devant une maison perdue dans la campagne avec quelques tentes installées autour. Visiblement, une grosse fête se prépare ici. Nous poursuivons notre chemin à travers un champ. Un peu étonné de ne pas trouver de GR, je sors le GPS. La carte IGN indique pourtant un sentier là où nous sommes. Nous continuons à travers les chaos de blocs et les arbres dans les sous-pentes de mont Rouge de Peuterey, et j’ajoute très sérieusement « Faites-moi confiance, la course d’orientation est la seule épreuve que j’ai réussie au proba ! ».  Pourtant après 10 min de marche en mode sanglier, je me dis que nous ferions mieux d’aller crapahuter dans la plaine. Je bifurque alors à droite et trouve un énorme chemin (pour les 4x4) qui n’est pas indiqué sur la carte IGN…

Après avoir croisé quelques randonneurs « celtiques » avec des téléphones portables (il y avait des GSM au moyen-âge ?), nous arrivons au croisement du chemin qui indique la direction du refuge de la Noire. Temps affiché sur le panneau : 2h50 pour le refuge. Il est déjà 20h, je n’ai pas envie gravir la via ferrata de nuit, alors je passe devant et engage l’approche d’un bon pas. Nous avons vite chaud. Le sentier d’approche et la via ferrata sont avalés en moins d’une heure trente. Encore 30 minutes de marche et nous rejoignons le refuge à 22h. Une belle surprise, ce refuge. Il est non gardé, mais d’une propreté irréprochable, comparé à ceux que nous avons en France. Il y a même du gaz et de la nourriture en libre-service. Magnifique ! Nous dînons sans tarder et allons nous coucher.

Départ vers 5h le lendemain, pendant l’approche nous assistons au lever de soleil sur le massif. L’arête de la Noire s’illumine progressivement de ses pointes jusqu’au socle formant sa base, dévoilant sa beauté avec délicatesse. Quel beau spectacle ! Mais il va falloir se dépasser pour la gravir.

La première partie de la grimpe sous la pointe Gamba ne présente pas de grandes difficultés, mis à part un petit pas en 4 non protégeable que je grimpe avec précaution avec mes grosses chaussures. J’ai décidé de grimper en grosses chaussures de montagne, jusqu’aux premières difficultés sérieuses, histoire de faire mentir les examinateurs de l’ENSA qui m’ont collé 3/20 à l’escalade en terrain varié (il semble que je ne sache pas grimper…). Au passage du couloir entre la pointe Gamba et la pointe bifide, je fais une petite erreur d’itinéraire. Au lieu de prendre directement dans la branche de droite du Y formé par le couloir, je pars trop à droite dans les dalles raides, ce qui me vaut de faire une belle grimpette en traversée un peu exposée. Farouk et Youri me rejoignent et je m’excuse pour cette ânerie. Au relais, j’en profite pour enfiler mes chaussons d’escalade. La grimpe va commencer…

Tout se passe bien, jusqu’à l’attaque de la pointe Welzenbach. Nous sommes certes un peu lents, mais j’ai tout grimpé sans difficulté au feeling. Maintenant, la recherche d’itinéraire se fait plus compliquée. Le topo devient moins clair. Je dois traverser en versant Sud de cette deuxième pointe de l’arête, mais jusqu’où ? Je trouve un relais depuis lequel je fais venir mes deux camarades. Nous sommes encore censés traverser à droite, mais depuis notre relais, les options de grimpe sont beaucoup trop compliquées. Après une tentative infructueuse, je décide de redescendre un peu pour poursuivre ma traversée à droite. C’est la bonne idée. Je retrouve le bon chemin. Le relais était sans doute celui d’une cordée égarée. Il faudra se méfier de ces faux indices pour la suite.

Pour rejoindre l’arête de la pointe Welzenbach, nous passons par une belle dalle en 4, où je n’arrive pas à mettre un seul point de protection décent, et un splendide dièdre en 4b où je m’amuse énormément. J’adore ce type d’escalade.

Le temps passe, et notre plus grand souci est de trouver un bivouac proche d’un névé pour faire de l’eau. Nous sommes déjà à sec depuis un bon moment. En arrivant au sommet de la pointe Welzenbach, nos vœux sont exaucés : un gros tas de neige et une belle banquette de pierres apparaissent. Hum, nous allons pouvoir boire des litres d’eau !

2016-07-09 19

Il est 19h, pendant que le réchaud tourne à plein gaz, nous admirons la vue sur le versant sud du Mont Blanc. Je n’avais jamais vu cette face en vrai. Elle est très impressionnante, en particulier les piliers du Frêney. Je comprends maintenant pourquoi leur ascension a été un moment clef de l’alpinisme moderne. Ce sont d’immenses piliers très raides, où l’escalade en libre atteint le niveau 7a+ à plus de 4000m. Je prends ici une de mes rares photos de la course. Je suis trop concentré à grimper et assurer mes camarades pour sortir mon téléphone pendant la journée. Heureusement, Farouk saisit chaque instant de répit pour sortir son appareil. Grâce à lui, nous gardons toujours de magnifiques clichés de nos aventures. Le soleil se couche. Tout le massif change de couleur progressivement. Nous profitons de cet instant, que c’est bon d’être ici entre amis dans un paysage aussi grandiose. Après un dîner frugal, et la liquidation d’un litre et demi d’eau (en ce qui me concerne), je m’effondre de fatigue dans mon duvet +15o et mon sursac.

La nuit a été plutôt reposante, malgré le fait que j’ai eu un peu froid sur la fin. Nous reprenons notre progression vers 7h. Je ne rencontre pas de difficulté pour passer le premier contrefort de la pointe Brendel. Mais la suite se complique. Je cherche la fameuse demi-lune mentionnée sur le topo. Après plusieurs minutes de doute, Farouk aperçoit des pitons dans la raide paroi devant nous. Je me lance dans cette option. S’engager sur la paroi est déjà compliqué, je dois m’y prendre à plusieurs reprises. Puis j’avance dans un vague dièdre où se trouve un friend coincé (peu rassurant). Je dois ensuite franchir un raide passage qui aboutit sur une dalle lisse. « De dieu, c’est costaud avec le gros sac ! », je suis obligé de passer en artif en tirant sur de vieux pitons branlants sans pouvoir ajouter un seul point de protection supplémentaire. A la sortie de la dalle, je travers rapidement vers le dièdre noir indiqué sur le topo et fais relais dès que l’occasion se présente : je n’ai plus de matériel et je crains que copains transpirent beaucoup dans ce passage. Pendant que Farouk et Youri grimpent à leur tour, je relis mon topo « afin de passer en libre, ne pas attaquer le ressaut au niveau du piton à gauche, mais plus à droite, et poursuivre dans le petit dièdre de droite - pas celui de gauche avec un friend coincé, qui aboutit à une dalle lisse… », et flûte, si je lisais correctement les indications je ne me mettrais pas dans la galère… A ma grande surprise, Farouk et Youri me rejoignent assez rapidement. Bravo les gars ! Le passage technique suivant (par la dalle en 5b que je traverse trois fois pour en enlever un point qui crée trop de tirage) demande un peu de concentration et de recherche d’itinéraire, mais, je m’en sors bien. C’est encore le pauvre Farouk qui doit maîtriser sa peur pour franchir la dalle en 5b où son brin de corde ne passe dans aucune protection (Désolé… ;-). Nous terminons la pointe Brendel en corde tendue (je fais gaffe je n’ai eu que 4/20 au parcours sur rocher au proba), puis descaladons le sommet en utilisant une corde fixe pour rejoindre la brèche suivante.

L’attaque de la pointe Ottoz commence par trois longueurs délicates. La première avec un pas dans le vide, rapidement protéger par un premier piton, me fait malgré tout bien transpirer. Ce n’est qu’un passage en 5a avec de bonnes prises, mais sans fissure évidente pour placer un bon friend. Pressé de quitter cette zone délicate, je traverse un peu trop vite à gauche pour au final me mettre dans une situation encore plus inconfortable dans une section en adhérence. Rrrhhh…. Concentration, concentration, car la chute ici ferait très mal. J’atteins le relais sous le grand dièdre. Farouk et Youri, plus malins que moi, profitent du peu de protections dans cette longueur pour filer tout droit me rejoindre. Je ne traîne pas, car le relais où nous sommes est assez inconfortable. Je cours dans le dièdre en 5c, j’ai l’impression d’être bon… La suite est sensée partir à droite, mais en assurant les copains, je de gros doutes sur l’itinéraire, car à droite la grimpe semble bien trop engagée à mon goût. C’est Farouk et Youri qui me font remarquer une ligne de pitons sous les surplombs de droite. Du coup, je tente et au final ça passe bien. Par contre, la corde fait le tour d’un gros bloc/éperon si bien que je me retrouve avec un tirage de folie. Pour ne rien arranger, le brin de Farouk se coince dans une fissure et il est obligé de faire la première traversée douteuse sans assurance. Beau moral.

Nous atteignons maintenant les dernières difficultés. Une longueur en 4 où j’évite de mettre des points de protection (j’en ai marre et puis c’est facile), et nous atteignons le dernier 5c. Je me laisse bêtement impressionner par cette section qui au final se passe plutôt bien. Plus haut, nous sommes obligés de remettre les grosses chaussures pour grimper un couloir en neige avant d’atteindre le sommet de la pointe Bich. Je suis toutefois obligé d’abandonner mon sac à dos au pied du dernier passage dur : une fissure raide et évasée en 4 mal commode à grimper et protéger où mon sac m’empêche de faire le bon mouvement. Farouk plus malin passe sur la gauche de cette fissure.

Il est 19h30 quand nous atteignons tous le sommet de la pointe Bich. En arrivant, j’ai vite compris qu’atteindre le sommet de la Noire serait compliqué : c’est encore bien loin… Après deux rappels, nous traversons sur 150m, il faut encore remonter au moins sur 100m dans du 3 et 2. Il est 20h30 et je suis crevé. Je propose à Farouk de prendre la suite, mais il n’est pas motivé. Personnellement, je pense qu’il est plus sage de commencer la descente maintenant pour gagner du temps sur la journée du lendemain qui s’annonce longue et compliquée. Pour moi nous avons fait l’essentiel de la voie. Je n’ai pas non plus envie de prendre la pluie pendant la descente. A ce moment, quelques grêlons commencent à tomber, ils viennent balayer mon dernier soupçon de motivation, et j’annonce la fin de la course. Nous descendons pendant 1h30 à une vitesse d’escargot, trouver notre chemin dans ce chaos de blocs n’est pas évident. A la tombée de la nuit, nous aménageons un bivouac près d’un névé et commençons à dîner. Pendant que Youri cherche les résultats de la finale de la coupe d’Europe de foot, je reçois un SMS de Damien, le guide rencontré deux jours auparavant. Il a déjà récupéré sa voiture… Nous nous allons faire notre deuxième bivouac de la voie… Après un dîner « léger », nous nous couchons. Je m’enfouis dans mon sursac, car je crains de prendre la pluie. Un orage est tout proche. Pendant la nuit, à chaque réveil à cause des tremblements de froid, je vois les éclairs frapper le massif voisin, mais nous sommes épargnés.

Le lendemain, la descente est une vraie galère. Nous arrivons globalement à trouver l’itinéraire décrit dans le topo, mais la prise de risque est importante. De nombreuses sections sont en très mauvais rocher et nous serions incapables de nous retenir l’un et l’autre en cas de chute. Nous redoublons d’attention, surtout moi qui n’ai eu que 7/20 à la désescalade au proba…

Au bout de 6 heures de descente, nous atteignons enfin les névés sous la voie où nous descendons en ramasse pour gagner du temps. Là aussi je fais gaffe, je n’ai eu que 7/20 pour la descente sur neige au proba….

Nous arrivons à la voiture après une longue marche à 17h au moment où la pluie fait son apparition. Le massif s’est couvert de gros nuages. Je suis bien content d’être arrivé. Nous pouvons avoir un petit regret pour le sommet, aurions nous pu l’atteindre et terminer avant l’arrivée du mauvais temps ? A mon avis, il était plus sage de renoncer, nous étions trop lents. Le lendemain, j’annonce aussi à Lorraine une décision qu’elle attendait depuis longtemps. Il est plus sage pour moi de renoncer aussi au probatoire guide. 

2016-07-11 16

Posté par fchapi à 20:48 - Alpinisme - Commentaires [0] - Permalien [#]
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